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Digitales
Interview. Marco Cadioli réalise
des photoreportages à l'intérieur du réseau.
«Le Net est une partie du monde qu'il faut regarder»
Par Marie LECHNER
vendredi 21 octobre 2005
Marco Cadioli est un reporter d'un nouveau
genre. La spécialité de ce Milanais, artiste digital
et professeur de nouveaux médias : arpenter les mondes virtuels
et prendre des clichés de ses pérégrinations
sur le réseau. Depuis 2003, il met en ligne Internet Landscape,
reportages montrant l'évolution du paysage mouvant de l'Internet.
Comment définir la Webphotographie ?
Le procédé consistant à capturer une image
sur l'écran est assez similaire à la définition
de la photographie traditionnelle. C'est la copie d'un morceau de
réalité par-delà l'écran à un
moment défini. Un signe de l'objet représenté,
une émanation directe du référent. C'est geler
un moment de ce flot incessant d'événements sur le
Net.
Quand avez-vous commencé à
prendre des clichés du Net ?
J'ai pris ma première photo du Net en 2002, sur un site anglais
expérimental, soulbath.com. Je surfe beaucoup, je me perds,
je trouve des endroits qui me fascinent et je collecte les clichés,
comme si je prenais une photo de vacances ou un paysage. Je m'identifie
à ces touristes japonais en Europe ou à un reporter.
Comme un reporter dans le monde réel, je choisis l'endroit,
j'y retourne, je prends des photos et je choisis la meilleure. Par
exemple, j'étais au défilé en ligne des précaires
en mai 2004, lors de la netparade du Mayday (2), j'ai fait des portraits
des manifestants.
Pourquoi photographier le réseau
?
Parce que le Net est bien plus qu'un nouveau médium avec
un nouveau langage, c'est une réalité collatérale
qui croît, c'est une partie du monde. Si on le considère
comme un nouvel espace, la plupart des thèmes de la culture
digitale peuvent être considérés d'un nouveau
point de vue. Le réseau devient un endroit où l'on
passe une partie de sa vie, où l'on établit des relations.
Il est de plus en plus peuplé. C'est pourquoi, il est important
de le regarder, de témoigner de ce qui change, de documenter
ce qui s'y passe et je le fais d'une manière des plus classiques
: la photographie. En outre, ces endroits ont une beauté
particulière, une esthétique nouvelle.
Comment choisissez-vous vos destinations
?
Je vais dans les endroits dans lesquels on peut ressentir fortement
les effets des changements. Des endroits où des gens ont
vécu au début seulement par les mots, puis comme des
images, puis incarnés par des avatars en 3D. Dans les MMORPG
(jeu de rôles massivent multijoueurs), on a ce sentiment très
fort d'être dans un monde réel. Je peux parler avec
quelqu'un avant de lui demander si je peux faire son portrait, je
peux m'y déplacer et choisir le bon cadre et je peux avoir
un bon contrôle sur l'image. C'est un monde en basse résolution,
avec peu d'éléments. Mais quelquefois, on a l'impression
que quelque chose se passe, et ce sont ces moments que je capture.
Est-ce pour en conserver une trace
?
C'est l'une des significations de la photographie, une sorte de
mémoire de ce qu'était le Net. Dans les premiers reportages,
je spécifiais l'endroit et la date. Un tas de sites que j'ai
photographiés ont changé ou ne sont plus accessibles.
Quand un site disparaît, c'est pour toujours, il n'en reste
rien. Les images que je capture sont ensuite imprimées et
montrées en dehors du Net, soumises aux vicissitudes du monde
réel, se dégradant avec le temps. Je me demande comment
on va les percevoir d'ici vingt ans
Vous venez de commencer un reportage sur la guerre en ligne...
ARENAE présente des reportages de Quake III Arena, Enemy
Territory et Counter Strike : des environnements qui représentent
fidèlement la guerre, de la guerre mondiale aux attaques
terroristes. C'est une extension de mon projet de paysage du Net
aux jeux multijoueurs en ligne. Je réfléchis à
ces jeux comme des arènes contemporaines, où les guerriers
se mettent au défi. Ce qui est frappant, c'est que ces photos
ont vraiment l'air de vraies photos de guerre tout comme les vraies
photos de guerre ressemblent de plus en plus à des captures
d'écrans de jeux vidéo. Je prends les photos en noir
et blanc avec un format 35 mm, comme des reportages classiques.
Est-ce dangereux?
C'est seulement dangereux pour mon avatar dans le jeu. Si j'y allais
seul, je ne survivrais pas une minute. C'est pour ça que
je rentre dans ces arènes avec l'aide d'un guide. Mon fixeur
est un joueur qui s'appelle Gnj et il connaît ces endroits
par coeur, il m'escorte dans mes reportages, sinon je me perdrais.
Ce n'est pas le danger qui m'excite mais l'atmosphère, les
sons, les explosions, et, comme je ne suis pas un joueur, ça
m'impressionne toujours de me retrouver là.
Comment prenez-vous les photos ?
Souvent, on se contente d'être spectateur, on se déplace
en esquivant les balles, on attend le bon moment. Parfois, mon guide
décide de jouer et tout va très vite, je dois prendre
des photos rapidement, je ne peux pas zoomer sinon il perd un champ
de vision correct. Il contrôle les mouvements, je suis les
yeux. Dans Enemy Territory, l'action se situe pendant la Seconde
Guerre mondiale, j'ai revécu le D-day, et j'ai pris mes photos
en pensant à celle de Capa.
Quelle est la prochaine étape
de votre projet ?
Je travaille à de nouveaux reportages. Sur Second life (2),
notamment. C'est un jeu incroyable, on n'a pas de mission à
remplir, on vit juste une vie parallèle. Je suis allé
à des conférences, des fêtes, j'ai assisté
à une leçon sur la manière de construire sa
maison dans le jeu. J'expose ce nouveau projet au Pescara Electronic
arts meeting en Italie (3).
(1) www.molleindustria.it/netparade
(2) secondlife.com/
(3) www.artificialia.com/peam2005/
http://www.liberation.fr/page.php?Article=332587
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